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22 mai 2014

Hegel et le magnétisme animal

Publié en 1817, « Le magnétisme animal » est un texte extrait de l’Encyclopédie des sciences philosophiques. Cet écrit d’une cinquantaine de pages se trouve au début de la troisième partie intitulée « Philosophie de l’esprit ». Hegel entreprend d’y étudier dans le détail le magnétisme animal qu’il considère comme un fait avéré mais néanmoins difficilement appréhendable par l’entendement.

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Selon Hegel, les phénomènes du magnétisme animal font apparaître dans l’expérience « l’unité substantielle de l’âme et la puissance de son idéalité » (p.39). Ces phénomènes placent les distinctions de l’entendement dans un état de confusion car le magnétisme animal suspend la relation de cause à effet. Apparaît alors une « supériorité de l’esprit sur le séparé » (p.42) qui demeure pour l’entendement un prodige incroyable (le magnétisme animal étant en quelque sorte hors de l’entendement de l’entendement). Pour autant, Hegel ne considère par les phénomènes du magnétisme animal comme une élévation de l’esprit mais davantage comme une « maladie » qui conduit l’esprit à « s’affranchir des limites de l’espace et du temps » (ce qu’il appelle les « liens finis »). Le retour au magnétisme animal est alors - pour l’esprit élevé jusqu’à l’entendement – considéré comme une « chute ».

Ainsi, dans le magnétisme animal opère l’ « âme sentante dans son immédiateté » (qui caractérise également l’acte de rêver et de pressentir selon lui). Au niveau le plus primaire, le sujet est une « monade », passif et indifférencié de lui-même ; il n’est en aucune manière « réfléchi en soi ». Ce rapport premier est identique au rapport de l’enfant à sa mère durant la grossesse. Il s’agit d’une forme de « rapport d’âme », une « unité d’âme », une « relation magique » dont les « traces apparaissent par ailleurs dans le champ de la vie consciente, réfléchie, peut-être entre amis (…), entre époux, entre membres d’une même famille » (p.45). Ce matériau substantiel de l’être, qui caractérise son caractère et sa sensibilité, donne naissance secondairement à la subjectivité réfléchie. Elle contient « dans sa simplicité enveloppante tous les liens à venir et les essentielles relations » (p.45).

Il existe par ailleurs selon Hegel une relation réciproque entre l’âme sentante dans son immédiateté et l’entendement, une sorte de « mélangé » (p.47) que le philosophe allemand appelle le « rapport magique de l’âme sentante », « une force magique dont l’action n’est pas déterminée selon le lieu, les conditions et les médiations des rapports objectifs » (p.47). L’âme sentante est cette force qui agit sans médiation ; elle est une « influence immédiate de l’esprit sur un autre esprit » (p.48) qu’Hegel rapproche de « l’influence que l’esprit individuel exerce sur sa propre corporéité » (p.48). Ce rapport du domaine de l’intuition est premier, la pensée scientifique n’étant que seconde. Il distingue plus précisément deux formes de rapports magiques de l’âme sentante : « la subjectivité formelle de la vie » et la « subjectivité réelle de l’âme sentante ».

La subjectivité formelle de la vie est un moment de vie subjective de nature essentiellement formelle et primaire qui comprend elle-même trois sortes d’états :

1.1 - Le rêve naturel : l’âme parvient dans cet état à « un sentiment profond et puissant de sa nature individuelle totale, du cercle complet de son passé, de son présent et de son avenir » (p.50).

1.2 - La vie de l’enfant dans le sein de sa mère : l’enfant est alors porté par l’âme de sa mère : « l’âme du fœtus en elle-même encore sans soi trouve son soi » (p.51). Il s’agit d’une unité d’âme non séparée. Le soi de l’enfant est en effet complètement ouvert et influencé par celui de sa mère.

1.3 - Le rapport de la vie consciente à la vie intérieure secrète (le rapport au spirituel, au génie) : c’est une autre manière d’accéder à la totalité de son être, la relation de l’individu à son génie étant à considérer comme « particularité décisive de l’homme dans toutes ses positions et relations à son action et à son destin » (p.52). L’être humain est ainsi double, entre une forme d’extériorité et d’intériorité. La conscience d’entendement éveillée est déterminée par son génie de la même manière que le fœtus l’est par sa mère, ou à la manière dont l’âme parvient dans le rêve à la représentation de son monde individuel. Ce mode relationnel se distingue néanmoins des deux états décrits précédemment car il est l’unité même de cette relation et qu’il rassemble le moment de l’unité simple de l’âme avec elle-même. Ce génie apparaît alors comme un autre soi-même à l’égard de l’individu.

Les caractéristiques du magnétisme animal et des états qui le constituent ne demeurent accessibles selon Hegel qu’à ceux qui accèdent à la condition fondamentale de ne pas être intimidés par les catégories de l’entendement :

« Il pourrait sembler que les faits ont besoin de vérification, mais une telle vérification serait à son tour superflue pour ceux qui l’exigeraient, car ils se rendent la tâche des plus faciles en laissant passer pour illusion et pour imposture les récits au nombre infini et si bien attestés par la culture, le caractère, etc., des témoins. Ils tiennent si fermement à l’a priori de leur entendement que non seulement tout attestation est impuissante face à lui, mais qu’ils ont nié par avance ce qu’ils ont vu de leurs propres yeux » (p.54)

Hegel par la suite de comprendre plus avant l’état somnambulique. Dans celui-ci entrent dans la conscience uniquement les « intérêts particuliers » et les « relations limitées ». La science et la philosophie ne sont pour leur part accessibles que par la pensée développée par la conscience et il serait « fou d’attendre de l’état somnambulique des révélations sur des idées » (p.55), limitant ainsi de fait les connaissances acquises dans l’état somnambulique (il en viendra néanmoins à nuancer ce propos comme nous le verrons plus loin).

Hegel note que lors de l’état somnambulique la plénitude de la conscience est engloutie et l’âme plongée dans le sommeil. Une réalité immanente de l’individu surgit alors qui est en soi « voyante et sachante ». Le sujet devient alors la monade qui sait en elle-même sa réalité. Celle-ci nécessite d’être médiatisée par l’entendement pour être réfléchie, mais ce même contenu peut être perçu dans cette forme d’immanence ; il s’agit alors de « clairvoyance » en tant que « substantialité non séparée du génie » qui caractérise l’essence de la relation. Mais cette forme de perception ne pouvant se déployer comme relation d’entendement est « abandonnée à tous les hasards propres au sentiment et à l’imagination » (p.57) et des « représentations étrangères entrent dans sa vision ». On ne peut ainsi distinguer que difficilement ce qui serait pertinent de ce qui relève de l’imagination dans les voyances du somnambule.

Hegel se réfère alors à Platon afin de mieux cerner le lien entre prophétisation et conscience lucide. Selon ce dernier, la part irrationnelle de l’être peut atteindre la vérité par la menteia, la faculté d’avoir des visions. Ce lien entre déraison humaine et prophétie a pour conséquence paradoxale que l’homme lucide n’est pas dans la raison car il se trouve enchaîné dans le sommeil de l’entendement. Hegel rejoint néanmoins les conceptions platoniciennes selon lesquelles la vision n’aura d’intérêt que si elle est liée à l’entendement.

Pour qu’émerge cette compétence qui met en défaut l’entendement, un état de passivité est nécessaire. Elle ouvre ainsi la voie à la nature immatérielle de l’âme capable d’être avec une autre. Ne subsiste alors qu’un « soi formel » empli de sensations, souvent à « deux génies », constitué du somnambule et de son magnétiseur (les représentations étant indéterminées entre l’un et l’autre). Toujours dans cet état de passivité - dans cette « vie de sentiment » - le sujet, par sa « substantialité sentante », sent et entend dans un « rapport sans relation » qui demeure impossible si l’on « présuppose des personnalités indépendantes les unes des autres et indépendantes du contenu considéré comme un monde objectif et si l’on présuppose également l’absoluité de la séparation réciproque spatiale et matérielle en général » (p.59). Hegel considère donc qu’il existe une forme de relation immanente reliant les êtres au monde.

Hegel aborde ensuite la deuxième forme du rapport magique de l’âme sentante, la « subjectivité réelle de l’âme sentante ». Apparaît sous cette forme une vie de l’âme « réellement double » qui consiste en un rapport non médiatisé de l’âme et un rapport médiatisé au monde. Lorsque ces deux « côtés » se séparent, une maladie apparaît. L’esprit perd alors la domination sur l’animé et se retrouve rabaissé à la forme de l’inanimé. Une part de l’esprit devient séparée en soi-même ; elle peut prendre des formes multiples de maladies et différentes formes d’expressions : le somnambulisme, la catalepsie ou encore l’instant proche de la mort lorsque la conscience médiatisée et saine s’affaiblit et que « le savoir de l’âme devient toujours plus impérieux ». L’exaltation religieuse (chez Jeanne d’Arc ou le don de voyance apparu lors de la guerre des Cévennes) peut également produire cet état de séparation. La médiation du regard disparaît et s’émancipe des conditions indispensables au savoir objectif. Ce « savoir immédiat » apparaît selon Hegel dans les conditions suivantes :

1. Chez ceux qui ressentent, le métal, l’eau, le sel mais aussi les voleurs et les meurtriers (Hegel propose ainsi l’exemple d’un meurtrier retrouvé de la sorte à la frontière espagnole). Il note que le somnambule obtient alors « une sensation aussi aiguë qu’un chien suivant la trace de son maître à des milles de là » (p.64)

2. Quand le sens spécifique est remplacé par le sens commun ou le toucher : Hegel donne ainsi l’exemple d’un médecin lyonnais qui « n’entendait et ne lisait que par l’épigastre » (p.65), même lorsqu’un livre était situé à distance. Selon lui, « une telle vision à distance a par ailleurs été décrite de diverses manières par ceux dans lesquels elle se produisait » (p.65).

3. Lorsque survient un pressentiment d’un événement éloigné dans l’espace et le temps, dans le futur ou le passé. C’est une nouvelle fois l’idéalité de ce qui est matériel, le « totalement universel » qui permettrait de telles perceptions.

Hegel souhaite préciser plus avant le « contenu de ce savoir voyant ». Il énumère plusieurs exemples mettant en évidence que des éléments mnésiques oubliés peuvent soudainement revenir à la conscience du sujet. Mais, plus étonnant encore, ces réminiscences concernent parfois des éléments extérieurs au sujet par le biais de la « conscience voyante ».
La conscience éveillée surmonte alors l’éloignement de la matière médiatisée à laquelle n’est pas soumise l’âme voyante, la nature extérieure pouvant cesser d’être spatiale lorsqu’elle est transformée par l’idéalité de l’âme. L’abaissement à l’âme sentante permet donc au sujet de ne plus être lié à l’espace. Il arrive que cette forme de voyance soit médiatisée non pas par l’espace mais par la conscience d’un autre sujet, en particulier dans l’état magnétique. Hegel prend pour exemple le cas d’une jeune fille qui voit son frère mort et autopsié à distance. En réalité, il avait bien été dans un hôpital au moment de sa vision mais n’était point décédé, mettant une nouvelle fois en évidence les processus de déformation qui caractérisent de telles visions.

Hegel note ensuite que « de même que l’âme sentante s’élève au-dessus de la condition de l’espace, de même elle s’élève en second lieu au-dessus de la condition du temps » (p.70). Dès lors que les visions concernent le futur, Hegel récuse l’idée d’un futur déjà écrit. Il s’agit plutôt selon lui d’un « éternel » qui n’est ni passé ni futur, mais davantage un « présent absolu au-dessus du temps ». Ainsi, dans l’état magnétique, le sujet ne peut parvenir qu’à une élévation limitée qui se réduit au cercle particulier de l’existence du clairvoyant. Seul l’entendement permet véritablement de déployer la représentation dans l’espace et le temps. Ainsi « le pressentiment de la voyance a en elle une médiation du temps, bien que cette vue par ailleurs n’ait pas besoin de cette médiation et que c’est même pour cela qu’elle est capable de pénétrer le futur » (p.72).

Hegel note que l’exactitude du temps est toujours limitée pour le clairvoyant. Il y a confusion, en particulier quand les évènements « dépendent du libre vouloir d’autres personnes » car les clairvoyants « voient un futur uniquement d’après leur sensation qui est tout à fait indéterminée, ou qui est déterminée ainsi dans telles circonstances et qui l’est autrement dans d’autres circonstances, et ils expliquent ensuite le contenu qui a été vu d’une manière également indéterminée et fortuite » (p.72). Pour autant, « l’apparition de très étonnants pressentiments et visions qui se confirment réellement ne peut nullement être contestée » (p.72). Le philosophe allemand donne plusieurs exemples : les personnes éveillées peu de temps avant l’effondrement de leur maison, le navigateur qui pressent l’arrivée d’une tempête, ceux qui annoncent l’heure de leur mort. Il note également que le second sight est fort répandu chez les habitants des montagnes d’Ecosse. Ce phénomène étonnant étant néanmoins davantage présent dans le passé selon Hegel, car il nécessite un point de vue particulier sur le développement de l’esprit qui a diminué à son époque.

Dans certains cas, les clairvoyants peuvent être précis et parvenir à une clarté suffisante si, dans leur conscience éveillée, ils ont les connaissances adéquates. Cet état révèle la « substantialité de l’âme » et les êtres se trouvent ainsi confrontés à leur être le plus profond. Cependant, « des clairvoyants non formés médicalement, on ne peut attendre aucune déclaration anatomiquement et physiologiquement tout à fait exacte » (p.74). La clairvoyance est ainsi toujours liée d’une manière ou d’une autre à l’entendement pour Hegel. C’est uniquement dans ces conditions qu’au niveau le plus élevé de connaissance auquel peut conduire le magnétisme animal, le somnambule peut voir dans un autre sujet. Il ressent alors directement tout ce qu’autrui ressent. Hegel donne pour exemple celui de deux femmes qui « éprouvaient réciproquement leurs maladies » ou le cas d’un soldat qui sentit à distance sa mère être ligotée par des brigands.

Au final, Hegel dégage ainsi cinq « moments principaux du savoir voyant » qui se rapportent tous au monde individuel de l’âme sentante : (1) l’âme enfermée dans son intériorité (par exemple, dans le retour d’éléments oubliés ou les sujets qui se mettent à parler une langue qu’ils ne connaissaient pas), (2) l’âme plongée dans la vision d’une circonstance extérieure particulière (que ce soit dans l’espace et le temps ; ce moment est limité dans sa précision), (3) la connaissance de son propre corps, en tant que retour à soi-même à partir d’une relation extérieure (qui peut conduire à une clarté étonnante pour peu que le sujet ait une connaissance anatomique du corps humain), (4) la connaissance clairvoyante d’un état d’âme et de corps étranger (ce qui se produit chez le somnambule), (5) la prise de conscience pleine et entière de ce qui se passe en un autre sujet (le voyant voit et sent tout ce qui arrive à un autre qui lui est lié). Ces moments peuvent apparaître chez l’être sain qui a une « disposition particulière » ou à la suite d’une maladie. Ils peuvent également être provoqués intentionnellement dans le magnétisme animal.

Hegel reprend alors les grands principes de ce magnétisme qu’il rapproche d’un « état naturel immédiat ». Il relève l’état de maladie qui peut en découler quand cette possibilité rentre dans la réalité et vient perturber l’entendement. Car seuls les individus qui ont la disposition particulière évoquée précédemment peuvent devenir des « époptes » (Hegel reprend le terme à l’Abbé Faria), c’est à dire ceux qui « voient, qui contemplent, les initiés aux mystères d’Eleusis ». Outre le fait que certaines substances - la jusquiame en particulier - permettraient d’exercer le même pouvoir, Hegel propose un parallèle entre les techniques des chamanes des Mongols (usage de l’état magnétique et de boissons) et la pratique de l’oracle de Delphes. Il évoque les différentes manières de produire le magnétisme animal (passes, pression de la main, etc.) et les guérisons ainsi produites qu’il considère comme véridiques.

Hegel poursuit sa réflexion en décrivant les travaux de Puységur et note que le premier effet universel de la magnétisation est l’absorption : le sujet se trouve alors enveloppé dans l’« état de sa vie naturelle » et le sommeil ainsi produit conduit à un « enfoncement de l’âme dans son intériorité ». Quand un état suffisamment profond est atteint, les sujets peuvent donner des explications concernant leur état corporel et spirituel. Mais ces sensations demeurent obscures et ce qui est vu de façon claire durant la clairvoyance ne le devient véritablement qu’après quelques jours. Les représentations demeurent néanmoins symboliques et bizarres - car au-delà de l’entendement du magnétisé -, expliquant le fait que « le résultat final de la vision magnétique constitue la plupart du temps un mélange varié de faux et de vrai » (p.83). C’est la raison pour laquelle les magnétisés ne sont pas en mesure de trouver les « numéros gagnants de la loterie et, en général, ne peuvent pas être utilisés à des fins égoïstes » car ces éléments demeurent « en dehors de l’ensemble de la vie substantielle de la personne magnétisée » (p.84). De la même manière, le savoir ainsi acquis provient souvent du magnétiseur lui-même du fait d’une « communauté de savoir », en particulier quand la voyance se prolonge. De même il faut éviter de renforcer la vanité chez le magnétiseur car cela le conduit à se disperser.

Hegel conclut « le magnétisme animal » par quelques mots concernant les mécanismes de guérison. Selon lui « bien des guérisons advenues autrefois, que l’on considérait comme des miracles, doivent être envisagées pour rien d’autre que pour des effets du magnétisme animal » (p.187). Le traitement magnétique permettrait alors de relancer « l’être fluide en soi même de l’organisme » et d’atteindre une forme d’harmonie curatrice, mettant ainsi en évidence la parenté encore actuelle entre clairvoyance et processus de guérison.


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